Quittant le Bouchet St Nicolas et le plateau de la Haute-Loire, Eric Poindron arrive à Pradelles avant de rejoindre Langogne sur le GR70 Chemin Stevenson.  

 

GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)

Arrivée à Pradelles (Haute-Loire) par le GR70 Chemin Stevenson
Eric Poindron

Pradelles est ce qu'on a coutume d'appeler "un joli village de France", un peu caricatural peut-être, fier de son passé et où l'on doit s'ennuyer ferme. Les rues médiévales regorgent de balcons décorés, de ferronneries d' art et de fleurs en bouquets. La place des Halles et ses arcades. Place du Foirail aux maisons claires. Des places, des pavés d' antan, des rues sinueuses. Un air de tourisme. Pradelles la coquette est le lieu idéal pour mettre en scène un film en costumes. On raconte que Mandrin et sa bande y sont venus "faire le coup de feu". Voilà une belle scène de bataille entre bandits et fermiers généreux. Moteur !

GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)Nous plantons le camp au café de l'Univers - près de l'épicerie Casino. Élégance passée, miroir, boiseries, esprit Belle Époque et, dans l' arrière-salle, vue plaisante sur la vallée. C'est jour de marché et Noée observe à loisir les maraîchers et les étals engageants. Au zinc, quatre gaillards de Pradelles prennent le temps de boire cinq fois l'apéritif entre dix heures trente et onze heures quinze. Puis ils regagneront le domicile conjugal pour... prendre l'apéritif avant de passer à table. Au moment du départ, l'un deux, un colosse véhément, s'exclame, s'époumone, s'énerve. Motif : l'Auberge rouge.
- Des cons, moi je lui aurais réglé son compte à Martin, des cons je vous dis. C'est comme à la guerre ou à la pétanque, faut anticiper !

Le Gévaudan sauvage n'est plus très loin et dans les cafés on converse encore de la sinistre auberge et de la "bête". D'aucuns prétendent la rencontrer encore les soirs de pleine lune. Chacun son avis et chaque fois c'est le bon. En ce jour de marché, les crimes en série de l' auberge de Peyrebeille occupent la conversation. Un histoire vieille de deux siècles pourtant! Le colosse est remis à sa place par un second pilier.

- T'es aussi con qu'eux, t'aurais rien changé...
Le premier s' offusque et ça repart. Pour calmer les esprits, le " taulier " offre la "dernière" et propose un nouveau débat. Nos combattants échangent désormais leurs points de vue sur le match de la veille. Et rebelote. Difficile de les départager.
- Des cons aussi, je te dis...
Conversations en boucle, qu'importe le sujet. Et ils remettent une tournée. La dernière. Croix de bois, croix de fer. La septième au moins. Quand on aime...

GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)Le café de l'Univers accepte en son cénacle toutes les "nouvelles" de la planète et du Gévaudan. On peut y consulter Le Centre, La Montagne et Le Réveil de la Haute-Loire, un des rares journaux départementaux avec Le Journal de la Haute-Marne. Depuis cinq jours, notre monde se résume à des marches forcenées, des souvenirs d'enfance et des météos espiègles. Pourtant, en ex-Yougoslavie, des enfants et des femmes jouent à cache-cache avec la guerre. L'Europe les observe et les filme. Sans commentaire. Avant de déserter le bruyant café, je note des prénoms qu'on ne connaît pas en France, des taches d'imprimerie. Fahrudin, Jusuf, Asirn, Dalibor, Mirko - qui veut dire l'homme de la paix -, Franjo, Izudin, Gara. Naguère c'était des hommes et des femmes croates, musulmans, serbes ou bosniaques, indifféremment. Ce matin ce sont des noms qui s'accumulent, qui n'ont plus d'importance. Des noms sans propriétaires. Des morts. Des taches.

"Passant ! donne un regard à cette ferme infâme, / Car c'était là, jadis, que la mort t'attendait! / La maison du refuge était l'antre du crime, / Et dès le seuil franchi, nulle âme n' en sortait! " À l'écart du comptoir, un petit personnage bossu, chapeauté et jusque-là silencieux, se met à déclamer un quatrain sorti du Grand Guignol. Les beaux parleurs s' arrêtent et soupirent.

- Je vais vous la raconter, l'histoire! Telle quelle ! Nouvelle clameur dans l'assistance : " Tu l'as déjà racontée cent fois! " Un étonnant colloque se prépare. Ici aussi on apprend. L'étudiant travaille du coude et révise avec maîtrise sa licence IV, loin des étalages sorbonnicoles. Le bossu réajuste sa casquette, commande un autre verre d'anis, toise l' assistance interloquée et commence l'exposé...

GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)Dans cette Ardèche sauvage et dépeuplée, au coeur du Vivarais où les hivers sont encore si mauvais, les époux Martin et leur domestique exercent un bien étrange commerce. Propriétaires de l' auberge Peyrebeille, une sinistre maison de granit avec peu d'ouverture pour mieux se protéger du froid, un coupe-gorge en somme, où le prix du gîte est modique. Les propriétaires augmentent le chiffre d'affaires en dépouillant et en assassinant avec méthode les voyageurs égarés. Pierre Martin, un homme brutal, est aidé dans sa triste besogne par Marie Martin, sa bourgeoise, et Jean Rochette, le domestique, surnommé "le mulâtre" ou " le moricaud ", bien qu'Ardèchois pure souche. Sa peau sombre et ses traits négroïdes évoquent un cannibale!

Comme les bouchers du Grand Châtelet au Moyen Âge, le trio règne par la terreur sur une région craintive et silencieuse. Tous les chemins échouent à l'auberge... Une route mène de l'Auvergne à la vallée du Rhône, l'autre de la Haute-Loire à la Lozère. Au carrefour des deux routes, sur un haut plateau venteux, désert, se dresse l'antre sanglante - ici manque dans l'exposé un coup de cymbales du meilleur effet! C'est en 1808 que la triste idée leur vint pour la première fois...

Le conteur s'arrête, jette un regard dans notre direction, bascule une nouvelle fois son verre et reprend.
- Napoléon cherche des braves pour satisfaire son appétit de conquérant. Les hommes aptes à la guerre - ils le sont tous - sont enrôlés à tour de bras. Quelques-uns, pleutres ou lucides, préfèrent prendre la clé des champs. Bien mal en prend à l'un d'entre eux qui vient se cacher à l'auberge avec toutes ses richesses. On réconforte l'étranger avec du vin chaud, et un bon feu... L'homme a de l'argent, en parle trop, alors le mulâtre l'étrangle à l'aide d'une lanière de cuir. Le corps est abandonné dans une crevasse devant l'auberge. On ne le retrouvera qu'au printemps. Beaucoup connaissent le même sort. Pendant vingt-cinq ans, vous m'entendez, vingt-cinq ans, les monstres étranglent, égorgent et essuient le sang sur le sol avec les chemises des victimes! Des dizaines et des dizaines... Sans compter les autres, ceux qu' on n' a jamais retrouvés !

GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)Çà et là, on dégage des morceaux de corps déchiquetés par les loups. On chuchote, bien sûr, mais on conclut à "des voyageurs égarés" dans la tourmente. Pourtant, l'auberge des époux Martin n'est jamais bien loin, à quelques lieues tout au plus...

Quand les victimes ne sont pas abandonnées à dame Nature, les monstres brûlent les corps dans leur four à pain et dispersent les cendres aux vents fous. La peur s'installe, les gendarmes enquêtent en vain. Les charretiers racontent... Il s'en passe de drôles dans le périmètre maudit. Seulement le père Martin est craint, et il sait faire taire les bavards. Personne n'ose mettre le nez dans ses affaires.
— Jeunes gens, ça vous plaît ? À chacun d'opiner et le conférencier anisé repart de plus belle. Direction l'horrible auberge.
— Je continue ! Passent l'Empire et la Restauration. Louis-Philippe s'installe mais les disparitions ne cessent pas. On tremble dans le Vivarais. Un paysan raconte avoir vu les Martin faire cuire une étrange viande dans une grosse marmite.

GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)Chaque hiver, la météo reprend ses droits et le trio son infâme besogne. C'est un bovidé qui, en 1831, va perdre les équarrisseurs. Ah, les maudits ! Martin achète sans la payer une vache à Antoine Anjolras, un cultivateur de Saint-Paul-de-Tartas, à la limite de l'Ardèche et de la Haute-Loire. Le 12 octobre, les deux hommes se retrouvent à la foire de Saint-Cirgues-en-Montagne. Martin promet de rembourser sa dette. Le soir, à l'auberge. En prime, il lui promet une bouteille de vinezac, son meilleur vin. Anjolras accepte et les deux hommes regagnent l'auberge à la nuit tombée. Il fait un froid terrible, le vent hurle. Un soir à ne laisser dehors que les sorcières et les loups. Anjolras s'installe auprès du feu et le vin promis est débouché. C'est alors que Laurent Chaze, un ancien berger devenu mendiant, ivrogne et bon à rien frappe à la porte de l'auberge. Il demande asile pour la nuit. Martin le chasse. Ce soir, il ne veut pas de curieux. L'autre fait mine de disparaître dans le brouillard, puis bifurque et gagne la grange des Martin. Discrètement... Après le repas, Martin propose au vieil Anjolras d'attendre le matin pour regagner sa ferme et de dormir dans la grange. Il fait un froid épouvantable, Anjolras accepte. Dans la nuit, c'est l'exécution. La patronne lui jette une louche d'eau bouillante au visage, le mulâtre lui brise le crâne et le visage à l'aide d'un lourd marteau. Le mulâtre et son maître jettent le corps dans un sac de toile et l'emportent à dos d'âne pour le balancer dans un ravin.

GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)On raconte qu'un voyageur, Claude Pages, périt d'effroi peu après avoir croisé le sinistre cortège. Seulement, dans la grange, Laurent Chaze avait tout vu. Il s'enfuit et on le retrouve dans les villages tenant des propos désordonnés. Il a tout vu, répète-t-il... Un jour il parlera. Un jour... Peu de temps après, on retrouve le cadavre. Les gendarmes enquêtent : cette fois ils ne croient pas à l'accident. Le mendiant Chaze lâche le morceau et on arrête le trio maléfique quelques jours après l'assassinat. Direction la prison d'Aubenas. L'affaire est instruite de novembre 1831 à février 1833, c'est la cour d'assises à Privas. Là, tout le canton y va de son histoire. Plus d'une semaine de témoignages. Chacun vide son sac. Il faut à peine une heure au jury pour condamner à mort les monstres cupides. Ils seront guillotinés devant l'auberge, le 2 octobre, devant trente mille personnes, dit-on. Des clameurs d'allégresse se font entendre quand les têtes tombent dam les paniers. On organise des bals devant l'auberge, on danse toute la nuit. Des musiciens sont venus tout exprès des villages voisins. Des sauvages assistent à la mort d'autres sauvages. Avant de gagner l'échafaud, Martin lâche un dernier mauvais mot : « Un tel rassemblement va causer bien du tort à la foire de Béage. » Il embrasse le crucifix et murmure à ses complices : « Peu importe puisqu'il faut mourir, alors un peu plus tôt ou un peu plus tard...

Pour conclure son exposé, l'homme se met à chanter : « Petits bergers pleins de peine / Le soir, prenez garde à vous / Il est des bêtes humaines / Plus sauvages que des loups... »
— C'est une chanson populaire qui date du temps où Jésus-Christ était garde champêtre dans le Gévaudan. Ma grand-mère la chantait encore quand j'étais enfant. Il paraît qu'elle a fait le tour de France. Quand Joseph Vacher tuait des bergères, on la chantait partout.L'amphithéâtre s'est vidé. Le conférencier salue et retourne au comptoir, sans plus un mot. Au moment de l'addition, le patron du café chuchote sans que l'autre entende...
— Tous les jours ou presque, il raconte l'histoire. Surtout s'il y a des nouveaux. À force, il la connaît par cœur. Celle-là et des plus farfelues... Quand il a fini, les autres savent que c'est l'heure de passer à table.Aujourd'hui l'Auberge rouge se visite. On peut s'y restaurer et acheter des cartes postales de très mauvais goût. Reproduction des plâtres des trois têtes tranchées, la guillotine qu'on dressa devant l'auberge. De la dentelle à tous les prix. De la dentelle.Bienvenue dans le Gévaudan, entre paganisme et oralité macabre. Bienvenue chez les conteurs.

GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)Ce matin, il fallait faire semblant de frissonner... Le bruit du marteau sur le crâne, les corps bouillis dans la marmite, les loups, le vent. Quand le café se vide,

ça cause quand même. Le curé de village n'est pas en reste. Avec ou sans ouailles, les murs et le chemin de croix ont droit à l'homélie. La mémoire fiche le camp mais les hussards de campagne résistent avec pour seul cheval de bataille une langue bien pendue.Sur la place, les commerçants plient boutique et nous font l'aumône de quelques légumes invendus. Lucifugus Merklen avait prévenu. Faut qu'elle mange à heure fixe et faut la bouchonner, faut vérifier les sabots, le poil et les dents pour éviter les pannes animales. Noté à la hâte l'histoire de l'Auberge rouge, les cris des écorchés, les couteaux géants. Dehors, les maraîchers s'en vont et les bouchers se moquent des couteaux géants.

En quittant Pradelles, nous évitons une nouvelle fois le GR 70 pour mieux suivre le cours d'une gracieuse rivière et ses murmures d'automne. Après l'église, nous ne retrouvons pas les petits signes blanc et rouge. En contrebas, la clarté du début d'après-midi laisse entrevoir Langogne, la capitale du Gévaudan. Nul besoin de boussole ni de carte d'état-major, il suffit de glisser, tout droit, en direction de l'étape. Nous hésitons entre route et serpentins à l'écart mais Noée fait son choix. Elle refuse de côtoyer les automobiles qui vrombissent. Plus haut, sur les flancs où se pressent les voitures, les conifères font office de maigre végétation. GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)Quelques sapins sans aiguilles restent debout, tendant leurs multiples bras, semblant chasser les éventuelles bêtes féroces — orthographe de Stevenson à propos du loup ou du monstre. Nous suivons donc la rivière. Après le bain de sang, c'est un bain de soleil qui s'offre à notre escapade.

Une jambe me fait souffrir,
qu'elle aille au diable. Le voyage au long cours devient le voyage au long « cors ». Brave chemin où les culs-de-sac n'existent pas. Humeur légère malgré les douleurs. Le cours d'eau murmure comme un carillon. Flânerie sylvestre et sybaritisme. Quand on marche, on défriche ou on déchiffre?...

À propos de friche et de chiffres. C'est après la Seconde Guerre mondiale que Roger Beaumont et sa femme Mireille imaginèrent de baliser la France en la peignant en rouge et blanc. Il existait alors cent cinquante kilomètres de chemins recensés, essentiellement le long de la Loire. Ce couple tranquille et aimable balisera à son rythme et durant presque une vie quinze mille kilomètres de chemins sauvages. Ce sont les célèbres GR, chemins de grande randonnée. La Corse à pied — le célèbre GR 20, le plus coriace de tous —, les Alpes et le tour du Mont-Blanc, Chamonix-Menton, les Pyrénées, de l'Atlantique à la Méditerranée. Depuis, d'autres bonnes volontés ont pris le relais, d'autres couples amoureux, et quarante mille kilomètres de chemin sont offerts désormais à qui souhaite dénicher des garde-fous loin des rythmes haletants. Un salut cordial à l'adresse de ces deux rêveurs frénétiques, Arthur et Zoé, des voies caillouteuses. Cet après-midi l'automne sent bon et les derniers rayons me bronzent la nuque et le crâne. J'oublie mes obligations, je suis un origami, un canard sauvage, petit bateau de papier, flâneur qui aborde Langogne. Dans quelques minutes, ma rivière se jettera dans l'Allier et il restera le souvenir d'une dérive ensoleillée et simple. Extrait de "Belles étoiles" Avec Stevenson dans les Cévennes, collection Gulliver, dirigée par Michel Le Bris, Flammarion. Commander le livre GR70 Chemin Stevenson. Arrivée à Pradelles (Haute-Loire)

L'Etoile Chambres et tables d'hôtes à La Bastide Puylaurent entre Lozère, Ardèche et Cévennes

Ancien hôtel de villégiature avec un magnifique parc au bord de l'Allier, L'Etoile se situe à La Bastide-Puylaurent entre la Lozère, l'Ardèche et les Cévennes dans les montagnes du Sud de la France. Au croisement des GR7, GR70 Chemin Stevenson, GR72, GR700 Voie Régordane (St Gilles), les sentiers Cévenol, GR470 Sentier des Gorges de l'Allier, Roujanel, Montagne Ardéchoise, Margeride, Gévaudan et des randonnées en étoile à la journée. Idéal pour un séjour de détente.